Blacks, beurs et diplômés, les nouveaux expatriés
LE MONDE 2 | 26.06.09 | 17h50
De notre envoyée spéciale à Montréal
eur réussite a un petit goût de revanche. Sûr qu'elles n'auraient
jamais obtenu ça en France. Cette vie aisée à l'américaine. Du " vu dans
les séries télé " devenu réalité. Tailleur chic, brushing et manucure,
club de gym trois fois par semaine, verre d'après boulot dans des cafés
branchés, escapades régulières à New York, appartement confortable et bien
situé… En France, Tania Théodose et son amie Karine Andenas, 27 et 34 ans,
étaient des Antillaises à la recherche désespérée d'un emploi correct.
Montréal, en deux ans, les a transformées en " jeunes cadres dynamiques
". Employées par des cabinets de recrutement spécialisés dans l'informatique,
elles ne boudent pas leur plaisir lorsqu'il s'agit d'évaluer leur revenu annuel
(autour de 50 000 dollars), ou d'évoquer leur échappée belle loin d'une France
qu'elles jugent " bloquée ".
Cette ascension sociale, bien des jeunes diplômés français appartenant
aux " minorités visibles " viennent désormais la chercher au Canada.
En France, elle leur semble hors de portée. Nous retrouvons Tania et Karine
pour un café dans le quartier montréalais des affaires, petit New York propret
alternant façades de verre et restaurants design. Elles sortent de leurs
bureaux respectifs, très executive women, encore affairées.
A son arrivée, Tania, née en Guadeloupe, avait une maîtrise de
psychologie et un master en ressources humaines. Karine, Martiniquaise, un
diplôme (bac+5) d'école de commerce. " Quand j'ai cherché un stage,
c'était frappant, se souvient la première. J'avais de l'expérience, la personne
était très agréable au téléphone. Mais une fois dans la salle d'attente, je
notais des regards surpris, puis je sentais un ton particulier lors des
entretiens… "
Karine, elle, s'était vu conseiller par le bureau des stages de son
école de commerce de retirer la photo de son CV, puisqu'elle avait " la
chance d'avoir un nom qui sonnait français ". " La semaine suivante,
j'ai eu cinq rendez-vous. Ça fait réfléchir… Cela dit, j'avais pas mal
d'entretiens, mais ensuite ça s'arrêtait. Etait-ce parce qu'il y avait un
candidat meilleur que moi ? Ou parce que j'étais noire ? C'était lourd, ce
questionnement. Ici, dans ma vie professionnelle, je ne me suis jamais posé la
question. Je ne suis plus dans le soupçon. "
Toutes deux ont trouvé rapidement un emploi, se sont senties jugées sur
leurs compétences et leur personnalité, quand, en France, elles avaient le
sentiment d'être perçues comme des personnes noires, antillaises, " avec
des origines ". Bref, pas totalement françaises. " Et ça, ça donne
sacrément envie de s'en aller !, lance Karine. Vous savez, parmi mes amis
d'enfance, qui ont tous des bac+5 et des MBA, aucun n'est en métropole, ils
sont tous à l'étranger. Voilà ce que la France perd. "
Impossible de savoir, faute de statistiques ethniques, combien les
entreprises françaises " perdent " de Karine et de Tania, chaque
année, au profit de l'économie canadienne. Combien de jeunes Français diplômés
du supérieur, bac+2, bac+4, bac+6, dont les parents sont originaires du
Maghreb, d'Afrique, des Antilles, qui se sentent pleinement français mais ont
l'impression de ne pas avoir tout à fait leur place dans l'Hexagone, sont
recrutés ici. " Les employeurs canadiens les trouvent plus motivés, plus
décoiffants que les autres. Peut-être parce qu'ils ont une revanche à prendre…
", nous avait, en France, confié Jalil Erik Sadiki, à la tête du Pôle
emploi international – le réseau public français de placement à l'étranger.
Ces jeunes se fondent dans la masse grandissante des Français qui
gagnent le Canada, et toujours prioritairement le Québec. La plus grosse vague
d'immigration française depuis les années 1960, nous assure-t-on. L'opération
" Destination Canada ", menée depuis trois ans par des recruteurs
canadiens en France, attire facilement 15 000 candidats à l'expatriation en
quête de nature et de grands espaces, d'une économie moins engluée dans la
crise, où l'esprit d'entreprise est valorisé.
En 1998, au Québec, on dénombrait 6 400 travailleurs résidents,
temporaires ou permanents. Ils sont aujourd'hui plus de 15 000. Et le Programme
vacances-travail (PVT), qui permet aux 18-35 ans de se passer pendant un an de
permis de travail, fait chaque année davantage d'émules : 7 000 jeunes en 2007,
12 000 en 2009, un nombre de places limité et épuisé quelques mois à peine
après l'ouverture des inscriptions. Parmi les jeunes, très diplômés pour la
plupart, qui sautent le pas, beaucoup sont issus de la diversité, remarque-t-on
de toutes parts.
Article paru dans l'édition du 27.06.09





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