Discriminations : en France, la prise de conscience progresse plus vite
que la mise en oeuvre d'actions
LE MONDE 2 | 26.06.09 |
ls sont jeunes, français, diplômés du supérieur, de parents maghrébins,
africains, antillais. N'imaginaient pas faire leur vie ailleurs que dans ce
pays qui est le leur, où ils ont grandi, ont leurs amis, que leurs parents
avaient choisi pour un avenir meilleur. Mais voilà que, depuis quelques années,
une évidence s'impose : la meilleure façon, pour eux, de réussir, c'est de
s'expatrier.
En Grande-Bretagne et en Irlande, bien sûr, quoique un peu moins depuis
la crise. D'autres pays européens prennent le relais : Pays-Bas, Allemagne,
Belgique, Norvège et Danemark. Des destinations plus lointaines, surtout, font
une percée. Le Canada est sans conteste l'engouement du moment. Suivi des
Etats-Unis d'Obama. Mais aussi de l'Asie (Hongkong, Singapour, Shanghaï). De
pays comme l'Australie, le Japon, la Nouvelle-Zélande, avec lesquels des
accords ont été signés (Programmes vacances-travail) pour faciliter
l'installation temporaire des 18-35 ans. Enfin, les pays du Golfe (Emirats
arabes unis, Qatar), qui séduisent un nombre grandissant de demandeurs d'emploi
d'origine maghrébine.
Aucune statistique ne mesure l'ampleur exacte de cet exil. Restent les
indices qui s'accumulent. Au Pôle emploi international, le réseau public
français de placement à l'international, la demande va crescendo. On estime à
2,5 millions les Français installés à l'étranger. Chiffre qui a triplé en une
décennie. Depuis deux ans, le Pôle reçoit toujours davantage de jeunes des
minorités visibles, qui tiennent un même discours : " Le marché français
est sans espoir. J'ai bac+5, je cumule les CDD, je n'avance pas, rapporte le
directeur, Jalil Erik Sadiki. Ils veulent quitter une société dont ils ont
l'impression qu'elle ne leur fait pas confiance, et ceux qui reviennent sont
transfigurés. Estime de soi retrouvée. "
Fin 2006 déjà, le magazine de la diversité, Respect, titrait "
Ciao la France ! " Des centaines de courriels dans la foulée, pour dire :
" Moi aussi j'y songe. " " Pour la plupart, c'est clair,
l'avenir est ailleurs, en conclut le directeur de la rédaction, Marc Chebsun. A
partir du moment, qui est long à venir contrairement à ce que l'on pourrait
imaginer, où l'on met un mot sur ce qui arrive, le mot “discriminations”, une
vraie rupture s'amorce. " Le président de
SOS
Racisme, Dominique Sopo, ne peut, lui aussi, que
constater que " beaucoup de jeunes pensent à cette échappatoire ".
Il regrette le temps des combats plus collectifs. Tout en comprenant.
" Cette population est de plus en plus diplômée, française, peut prétendre
aux postes de direction. Cela crée une impatience. Ils ne veulent pas refaire
le parcours de leurs parents. Or ces jeunes se trouvent face à un système qui
fonctionne au réseau, avec un mode de recrutement très archaïque, des élites
très aristocratiques. "
Les cabinets de recrutement spécialisés dans la promotion de la
diversité assistent, aux premières loges, à ce phénomène d'expatriation. "
Un mouvement qui a toujours existé, mais que la crise dope, puisque la
situation de ces jeunes sur le marché du travail, en période de récession, est
encore plus difficile ", souligne le directeur général de Mozaïk RH, Saïd
Hammouche.
L'AFIP (Association pour l'intégration professionnelle) organisait
récemment un colloque sur le sujet. Sa directrice, Carole Da Silva, témoigne :
" Chaque année, nous suivons environ 200 jeunes diplômés des minorités
visibles, pour les trois quarts ayant au moins bac+5. Environ 20 % de ces
ingénieurs, commerciaux de haut vol, juristes, traders, font le choix de
l'expatriation. "
La crise a fait grimper le taux de chômage des jeunes à 22 %. Doubler
le taux de chômage des jeunes diplômés des zones urbaines sensibles ayant au
moins bac+3, entre janvier 2008 et 2009. Et pour les minorités visibles,
l'impression domine que ces cinq dernières années les discriminations ont
stagné (45 %) ou augmenté (34 %), plutôt que de régresser, indique un sondage
du Cran, daté d'avril.
Tout cela en dépit de l'installation d'une Haute autorité (Halde)
chargée d'y mettre un terme, de la signature de moult chartes, de l'apposition
de labels, de l'apparition de " chargés de la diversité " dans les
grandes entreprises, d'un commissaire à la diversité au gouvernement. Les
Français, à 84 %, admettent volontiers qu'il y a un problème d'accès au travail
pour les jeunes diplômés issus des quartiers, selon un récent sondage
OpinionWay/Mozaïk RH.
" Mais un Français sur deux considère que ce sont les jeunes qui
ont des problèmes d'intégration, commente Saïd Hammouche. La force des préjugés
est toujours tellement puissante qu'elle génère le fait discriminatoire dans
les entreprises. En moyenne globale, les 3 millions d'entreprises françaises
n'ont pas bougé. Une trentaine seulement ont un vrai plan d'action, dont cinq
ou six une réflexion poussée. " Paradoxal, pour le directeur de la rédaction
de Respect : " Les choses progressent, ne serait-ce que dans la prise de
conscience, mais dans la mise en œuvre d'actions, il y a des pesanteurs très
françaises. On n'obtient donc pas de processus d'évolution significatifs et
massifs. " Bref, à l'échelle individuelle, rien ne change.
Pascale Kremer
Article paru dans l'édition du 27.06.09


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