Blacks, beurs et diplômés, les nouveaux expatriés
LE MONDE 2 | 26.06.09 | 17h50
De notre envoyée spéciale à Montréal
UN MIROIR PEU FLATTEUR
Pourquoi quittent-ils leur pays alors même qu'ils sont armés pour
affronter le marché du travail ? Quels espoirs placent-ils dans cette nouvelle
vie en Amérique du Nord, qui ne pourraient être entretenus en France ? Le
discours de ceux que nous avons retrouvés à Montréal est comme un miroir tendu
à la société française. L'image qu'il reflète s'avère peu flatteuse. Que d'amertume
chez ces jeunes Français de la diversité, qui nous disent être partis dans le
" ras-le-bol ", le " rejet ". Le " dégoût ",
même, de leur pays ! Ils " étouffaient ", ont fui les discriminations
au travail et dans la vie de tous les jours, tous ces " stéréotypes "
qui leur collaient à la peau, un sentiment désagréable de passer pour "
responsables de tous les maux de la société ", voire les " boucs
émissaires de Sarkozy "…
Il y a six mois tout juste, Lotfi Mahfoudhi a débarqué de sa cité des
Minguettes à Vénissieux près de Lyon pour échapper, dit-il, à l'intérim à vie
en usine, seul débouché trouvé à son bac+2. Et rejoindre sa sœur, bac+5 en
marketing, qui avait traversé l'Atlantique quelques années auparavant. Quand il
se promène dans les rues de Montréal, il lui arrive de tomber sur des vieux
copains de lycée, originaires d'Afrique du nord comme lui, que leur DUT ou BTS
ne menaient nulle part en France. " Ici, j'ai plusieurs fois passé des
entretiens avec des recruteurs maghrébins. Déjà, ça change… J'ai trouvé en un
mois un emploi de commercial chez un loueur de voitures. Mais surtout, il n'y a
plus cette impression d'être pointé du doigt, cette suspicion. Quand je veux
sortir, je choisis la boîte où je veux aller ! Chez moi, il n'y en avait qu'une
de possible. Je ne suis plus contrôlé quatre fois par semaine dans la rue. Je
me sens soulagé, libre. En France, il y avait toujours des barrières, dans tous
les domaines de la vie. "
Dans les bureaux spacieux de KPMG, une grosse société de conseil dont
il est l'un des dirigeants, Mohammed, la trentaine, nous reçoit, mais ne tient
pas à ce que son nom soit cité. Parce que justement, s'il est au Québec, c'est
pour être lui-même, " le consultant. Pas la personne d'origine maghrébine,
le beur qui a réussi ". Costume bleu marine, lunettes transparentes et
montre spectaculaire de businessman, Mohammed raconte avoir quitté Dugny, en
Seine-Saint-Denis, pour compléter sa formation à HEC
Ce qu'elle vaut vraiment, Karine Tchana, la trentaine, bac+5 en
développement du médicament, est tout autant décidée à le savoir. Pas le genre
à se laisser brider par une histoire de couleur de peau. Ni par un régime
d'ailleurs. C'est dans un salon de thé, devant un gâteau plutôt dense en
chocolat, que la chef de projet de chez Schering-Plough (" une firme
anglophone dans laquelle on n'a pas l'impression qu'en grimpant vers le sommet,
tout le monde devient blanc ") se confie : " Ici, tout est possible.
Sky is the limit. C'est à moi de décider quelles sont mes limites, pas aux
autres. " Sa carrière, à Montréal, connaît une trajectoire fulgurante.
" En France, il y a tellement d'a priori qu'à partir du moment où on vous
a vu, on n'attend plus grand-chose de vous. En fac, au niveau maîtrise, on
s'étonnait même que je m'exprime bien ! Le Canada est une terre d'immigration.
On est tous des immigrants, d'hier ou d'aujourd'hui. Dans ma tête, ça fait une
différence. "
Repartir de zéro dans une méritocratie, dans une société
multiculturelle où la couleur de la peau ne compromet pas les chances de faire
ses preuves. Voilà ce que ces jeunes semblent être venus chercher au Canada –
dont la gouverneure générale est noire. Rachida Azdouz, vice-doyenne à la
faculté de l'éducation permanente de l'université de Montréal, connaît bien ces
nouveaux arrivants. " Ils sont dans une espèce de lassitude par rapport à
cette société française qui ne se régénère pas, qui est un peu bloquée dans ses
stratifications sociales. Ils viennent en Amérique du nord prendre l'ascenseur
social. Se délester du poids de leurs origines, qu'ils traînent comme un boulet
en France. De cette image d'une immigration qui serait incompatible avec la
modernité. On dit que c'est parce qu'ils ne se sentent pas français qu'ils
partent ? Faux ! C'est au contraire parce qu'ils se sentent français et veulent
l'être pleinement ailleurs, là où cette francité n'est pas niée. "
Problème. Ces origines, actuellement, les rattrapent, note la
chercheuse. " Jusque dans les années 1980, ils étaient amalgamés aux
Français de souche. Mais depuis le 11-Septembre, depuis notre crise du foulard
islamique qui resurgit régulièrement, depuis les émeutes de 2005 en France et
l'importante vague d'immigration d'Africains et de Maghrébins, conséquence de
la politique québécoise favorisant la francophonie, voilà que ces jeunes
Français de la diversité sont de nouveau associés à leur pays d'origine ! On
recommence, ici, à les percevoir comme des maghrébins, des musulmans, pas
seulement comme de “maudits français”. On recommence à hiérarchiser les
francophones, il y aurait les plus intégrables et les autres. Naissent des
problèmes de discriminations, même s'ils sont sans commune mesure avec ce qui
peut s'observer en France. "
Confirmation à l'Union française de Montréal, ou à l'Ampe-Citi, deux
associations qui œuvrent pour l'intégration des Français. Depuis deux ans, en
même temps qu'une forte arrivée de jeunes de la diversité, elles observent
leurs difficultés croissantes d'insertion sur le marché du travail montréalais.
De fortes déceptions. Et pas mal de retours. Ironie de l'histoire : ces enfants
d'immigrés souffrent non seulement de préjugés liés à leurs origines, mais
aussi de la réputation faite aux Français en général – arrogants, geignards,
ayant une formation trop académique et manquant de sens des affaires. Le
contexte économique se dégrade. Le Québec fait face à un taux de chômage
important – près de 10 % à Montréal.
Bref, ce n'est pas l'eldorado, nous répète-t-on à l'envi. Pourquoi
restent-ils, alors, et continuent-ils de conseiller à leurs amis, frères et
sœurs, d'emprunter la même voie ? Parce que ici, finit-on par saisir, ils
peuvent s'imaginer un avenir. Parce qu'ils ont le sentiment qu'à force de
volonté, les portes s'ouvriront. Certes il faut adapter ses techniques de
recherche d'emploi, son CV, apprendre à " réseauter ", accepter un
premier emploi déqualifié et harassant payé 7 dollars canadiens net de l'heure
(4,50 euros) pour justifier d'une première expérience canadienne, s'accommoder
d'un marché du travail hyperflexible, des deux semaines de vacances
réglementaires… Et souvent compléter ses études par une formation locale, très
appréciée des employeurs.
Anticipant les problèmes d'intégration professionnelle, les Français de
la diversité débarquent d'ailleurs de plus en plus jeunes à Montréal, pour y
faire leurs études, ou les parachever. L'un des fils de Philomène Fowo, que
nous croisons, est à l'Ecole d'administration publique, l'autre à
Polytechnique. Elle travaille à Paris dans une antenne d'information pour
l'emploi des jeunes. Voit de près les difficultés pour les jeunes issus de
l'immigration. Et veut quoi qu'il en coûte au budget familial " protéger
" ses enfants de tout cela. Son obsession de chaque jour. " Cela me
hante. Et me rend amère. Quand j'observe ce qui se passe au Canada, je me dis
que je n'en serais pas là si j'avais choisi ce pays plutôt que la France,
lorsque j'ai émigré du Cameroun. Là-bas, au Québec, nos enfants sont mieux
regardés que dans leur propre pays ! "





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