Blacks, beurs et diplômés, les nouveaux expatriés
LE MONDE 2 | 26.06.09 | 17h50
De notre envoyée spéciale à Montréal
DES
Au Canada, les CV ont le mérite de ne comporter ni photo ni mention de
nationalité (même si le parcours étudiant donne des indications). L'entretien
se focalise davantage sur la compétence et l'expérience que sur les diplômes.
La capacité d'adaptation est valorisée, dont témoignent petits boulots et
engagements associatifs. " Les Français des minorités visibles ne sont
clairement pas ceux qui trouvent le plus facilement du travail. Cela prend plus
de temps que pour les autres Français. Néanmoins ceux qui se battent finissent
par y arriver, c'est sans doute la différence avec la France. Il y a bien un
peu de discriminations mais pas de rejet massif ", analyse Maëlle
Bourguignat, une jeune Française conseillère emploi chez Ampe-Citi.
Pas une question de " politiquement correct ", juste
d'efficacité économique, dans cette société qui parle français mais fonctionne,
côté business notamment, à l'américaine. Les postulants " minorités
visibles " l'emportent dès lors qu'ils paraissent les mieux à même de
s'insérer dans l'équipe. Qu'ils semblent avoir le plus à offrir à l'entreprise.
Et ceux qui ont le culot de forcer un peu la porte ne se font pas forcément jeter
par la fenêtre.
Stéphanie Kitembo a osé. Elle nous reçoit dans son bureau, au quinzième
étage de l'immense tour de Radio-Canada, où elle est désormais reporter culture
et société. 34 ans, un peps et un look d'enfer – cheveux rasés sauf une
houppette décolorée –, une maison, des voyages, un bon salaire… " En
France, avec ma maîtrise de communication, on ne prenait même pas la peine de
répondre négativement à mes lettres de candidature. Je perdais l'estime de moi.
J'ai préféré prendre la fuite. Mon parcours a été sans faute, j'ai fait tout ce
qu'on m'avait dit, mes parents se sont sacrifiés pour moi, pourquoi je
galérerais ? Je ne voulais pas me rendre malade, rentrer dans cette logique de
victime. Finir par avoir ma couleur dans la tête."
A Montréal, elle a redécouvert qu'elle " valait quelque chose
" : " Je travaillais dans l'édition, et j'ai fini par décrocher un
café avec un rédacteur en chef. Ici, on vous écoute plus facilement si vous
insistez, si vous avez un projet. Et on vous donne une chance. Qu'est-ce que tu
peux m'apporter ? C'est excitant, valorisant, ça vous transforme le rapport au
travail ! " Elle a commencé par préparer des émissions culturelles, puis a
été promue journaliste, " après beaucoup de travail ". Au-delà de
cette trajectoire, qu'elle estime impossible en France, c'est toute l'ambiance
du Montréal multiculturel qu'elle apprécie. Une société plus harmonieuse, bien
moins densément peuplée, où un tiers de la population est né à l'étranger, où
l'on ressent moins de tensions dans les rapports entre communautés. Où l'on
croise des noirs et des maghrébins dans tous les quartiers, y compris ceux
d'affaires. A tous les postes. Où l'on peut porter dreadlocks et cheveux crépus
même lorsque l'on est cadre. Bref, où il n'est pas besoin de perdre une partie de
soi-même pour être accepté.
" C'est ici que j'ai pris conscience de la richesse de mon
métissage, que je me suis réellement intéressée à mes racines congolaises. En
France, je ne voulais même pas sortir avec un homme de couleur, à cause des
préjugés ! " Stéphanie s'est mariée avec un journaliste d'origine
rwandaise. Elle a un petit garçon et aurait appréhendé de l'élever en France :
" Trop peur des méchancetés. " Il y a peu, elle a obtenu la
nationalité canadienne. Le chemin, c'est sûr, elle ne le refera pas à l'envers.
Pascale Krémer
Pap Ndiaye : le choix de sauver sa peau
Maître de conférences d'histoire à l'EHESS, Pap Ndiaye est l'auteur de
La Condition noire (Calmann-Lévy, 2008) : " Il s'agit d'une stratégie de
défection. Ces jeunes diplômés choisissent de sauver leur peau, de ne pas être
une génération sacrifiée. Dans l'espace court d'une vie, et surtout d'un début
de carrière, impossible d'attendre. Après les émeutes de 2005, ils avaient pour
la première fois assisté à une “visibilisation” de la question des
discriminations : avec retard, le monde politique français se saisissait du
problème. Des espoirs ont été soulevés. Mais le soufflé est retombé, disent les
jeunes, qui ont constaté peu d'évolutions. D'où une frustration, une grande
désillusion chez ceux qui ont obtenu des diplômes censés garantir une entrée
relativement facile sur le marché du travail. Ils ont un peu le sentiment
d'avoir été trompés par leur pays. Ce qui est une expérience très violente !
C'est tout le discours que leur tenaient leurs parents et les institutions qui
est invalidé. "
Patrick Lozès : il faut stopper le gâchis !
Le président du Conseil représentatif des associations noires de France
(Cran) : " Le pays se vide de sa sève ! On ne chiffre pas l'ampleur faute
de statistiques ethniques, qu'il est temps d'autoriser : la société française
est profondément égalitaire, mais on ne se mobilise pas contre un phénomène
qu'on ne voit pas ! Ces jeunes très dynamiques sont des dizaines de milliers à
partir. Tout cela s'est accéléré depuis un an et demi, avant même la crise. Il
faut d'urgence sortir des discours tarte à la crème et mettre en place des
politiques publiques fortes contre les discriminations. Pour stopper le gâchis
monumental en redonnant confiance dans des évolutions possibles à court terme.
Je suis sidéré de voir que les politiques n'en parlent pas ! La France se prive
pour l'avenir des talents qu'elle a elle-même formés, et qui sont pourtant très
demandeurs d'aider ce pays qu'ils considèrent comme le leur, qui a su les
éduquer, où ils se sont enracinés bien plus que ne le croient nos responsables,
qui continuent, quelle violence !, à leur demander de s'intégrer. "
Article paru dans l'édition du 27.06.09





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